La synchronicité selon Jung : le monde des Idées, l’inconscient neutre et le mystère du temps

La synchronicité est l’une des propositions les plus audacieuses de Carl Gustav Jung. En introduisant un principe de connexion acausale entre les phénomènes psychiques et physiques, elle ouvre une conception du réel qui dépasse la séparation traditionnelle entre l’esprit et la matière. Le dialogue de Jung avec le physicien Wolfgang Pauli conduit à envisager un monde sous-jacent, constitué de formes intelligibles — les eidos — qui organisent les événements et leurs relations. Cette conception constitue le point de départ de mes travaux sur l’inconscient neutre, l’atemporalité et le Logos.

Bruno Traversi
Chercheur au LASRET et chercheur associé à l’Université de Lille, spécialiste de la psychologie de C.G. Jung.

La synchronicité, en bref : Carl Gustav Jung appelle synchronicité la coïncidence d’un état psychique et d’un événement extérieur qui ne sont reliés par aucune cause, mais par un même sens. Avec le physicien Wolfgang Pauli, il en fait un principe de connexion acausale entre la psyché et la matière, fondé sur des formes intelligibles communes aux deux domaines.

Qu’est-ce que la synchronicité selon Carl Gustav Jung ?

Dans son étude de 1952, La Synchronicité, principe de relations acausales, Carl Gustav Jung introduit une proposition dont les conséquences dépassent largement le cadre de la psychologie analytique : les phénomènes ne sont pas nécessairement reliés entre eux par les seules relations de cause à effet.

Notre conception ordinaire du réel repose sur le principe de causalité. Un événement en produit un autre, directement ou par l’intermédiaire d’une chaîne de transformations. Cette conception constitue le fondement d’une grande partie des sciences expérimentales.

Pourtant, suffit-elle à rendre compte de l’ensemble des relations qui constituent le monde ?

La théorie jungienne de la synchronicité propose une autre approche. Certains événements pourraient être reliés indépendamment de toute interaction causale directe, parce qu’ils participent à une même organisation sous-jacente.

Il faut immédiatement préciser la portée de cette proposition. L’acausalité ne désigne pas simplement l’absence d’une cause connue. Elle renvoie à un autre principe de connexion, distinct de la succession des causes et des effets.

La question devient alors : qu’est-ce qui peut relier deux phénomènes sans que l’un soit la cause de l’autre ?

C’est ici qu’intervient la notion de sens.

Dans la perspective que je développe à partir des travaux de Jung et de Pauli, le sens ne désigne pas une signification subjective que la conscience attribuerait à une rencontre fortuite. Il renvoie à une relation intelligible entre les phénomènes, fondée sur leur participation à une même forme.

Cette forme peut être rapprochée de l’eidos de la tradition platonicienne, c’est-à-dire de l’Idée entendue comme principe intelligible d’organisation.

La synchronicité ouvre ainsi une conception du réel dans laquelle les événements psychiques et physiques peuvent être reliés par une structure commune, indépendamment des mécanismes qui gouvernent leurs manifestations particulières.

Les trois formes de synchronicité et l’exemple du scarabée d’or

Dans son essai de 1952, Jung distingue trois formes de synchronicité :

  1. la coïncidence d’un état psychique avec un événement extérieur simultané, perçu sur le moment ;
  2. la coïncidence d’un état psychique avec un événement simultané mais éloigné, hors du champ de perception, connu seulement après coup ;
  3. la coïncidence d’un état psychique avec un événement futur.

L’exemple le plus célèbre relève de la première forme. Une patiente raconte à Jung un rêve dans lequel on lui offrait un scarabée d’or ; au même instant, un insecte heurte la vitre du cabinet : une cétoine dorée, le scarabée le plus proche de celui du rêve sous nos latitudes. Jung l’attrape et le tend à sa patiente. La deuxième forme est illustrée par la vision de Swedenborg, et la troisième par la précognition, qui interroge directement notre conception du temps.

Les archétypes et les eidos : le fondement intelligible de la synchronicité

La notion d’archétype occupe une place centrale dans la psychologie analytique de Jung.

On la présente souvent à travers les grandes figures symboliques des rêves, des mythes et des traditions religieuses. Mais l’archétype ne se réduit pas à ces représentations.

Il constitue un facteur organisateur qui précède ses manifestations particulières.

C’est pourquoi Jung est conduit à distinguer l’image archétypique de l’archétype lui-même, notamment lorsqu’il aborde sa dimension psychoïde.

Cette distinction est essentielle pour comprendre la théorie de la synchronicité.

Si l’archétype n’était qu’une représentation psychique, il serait difficile de concevoir comment il pourrait intervenir dans des relations entre phénomènes psychiques et physiques.

En revanche, si l’archétype possède une dimension qui précède la distinction entre psyché et matière, il devient possible d’envisager qu’une même forme organise des manifestations appartenant à ces deux domaines.

Le rapprochement avec la théorie platonicienne des eidos permet de préciser cette hypothèse.

L’eidos n’est pas l’image que nous nous faisons d’une chose. Il désigne la forme intelligible à partir de laquelle cette chose peut être pensée dans son unité.

Dans mes travaux, je propose d’examiner la synchronicité à partir de cette relation entre l’archétype et la forme intelligible.

Les phénomènes psychiques et physiques ne seraient pas toujours reliés parce que l’un agit sur l’autre. Ils pourraient l’être parce qu’ils participent à une même forme qui organise leur manifestation.

Le sens synchronistique désigne alors le rapport intelligible entre les phénomènes, et non l’interprétation qu’un sujet leur attribue.

Cette proposition transforme profondément la portée de la synchronicité. Celle-ci ne concerne plus seulement certains événements exceptionnels, mais le problème général de l’organisation du réel.

Elle permet également de comprendre pourquoi Jung s’est intéressé aux expériences de psychokinèse et de perception extrasensorielle.

La psychokinèse et les expériences de Rhine : comment la psyché est-elle reliée à la matière ?

Parmi les travaux examinés par Jung figurent les expériences de Joseph Banks Rhine, menées à l’université Duke aux États-Unis.

Rhine cherche notamment à étudier les relations entre l’activité psychique et certains événements physiques.

Dans ses expériences de psychokinèse, des participants tentent d’influencer les résultats de jets de dés afin qu’une face déterminée apparaisse plus fréquemment que ne le prévoit la distribution statistique.

Les résultats rapportés par Rhine suscitent l’intérêt de Jung, car ils posent directement la question du rapport entre la psyché et la matière.

Comment une intention pourrait-elle entretenir une relation avec le résultat d’un événement physique ?

L’explication courante consisterait à rechercher une force ou une action particulière par laquelle la pensée agirait sur la matière.

Mais cette interprétation reconduirait le modèle causal : l’état psychique serait la cause, et le résultat physique, son effet.

La théorie de la synchronicité permet d’explorer une autre possibilité.

Il ne serait pas nécessaire que l’intention psychique exerce une force sur l’objet matériel. La correspondance entre les deux phénomènes pourrait résulter de leur participation à une même organisation psychophysique.

L’hypothèse modifie donc la manière même de poser le problème.

Il ne s’agit plus seulement de se demander comment la pensée pourrait exercer une action matérielle, mais de rechercher ce qui rend possible une relation entre des phénomènes que nous considérons habituellement comme séparés.

L’importance des expériences de Rhine dans la réflexion de Jung tient à la question qu’elles permettent de formuler : celle d’une connexion psychophysique qui ne serait pas réductible à la transmission d’une force.

Cette question rejoint directement l’hypothèse d’un fondement commun à la psyché et à la matière.

Les perceptions extrasensorielles : la conscience au-delà des limites ordinaires de l’espace

Jung s’intéresse également aux expériences de télépathie, de clairvoyance et de précognition.

Ces phénomènes présentent, dans leur formulation, une difficulté commune : ils supposent la possibilité d’une relation entre un contenu psychique et un événement extérieur sans transmission sensorielle ordinaire identifiable.

L’exemple de la clairvoyance est particulièrement éclairant.

Dans notre expérience quotidienne, nous percevons le monde par l’intermédiaire de nos organes sensoriels. La vision dépend de la lumière, du fonctionnement de l’œil et du traitement cérébral des informations reçues.

La perception extrasensorielle introduit une autre hypothèse : celle d’une connaissance qui ne dépendrait pas entièrement de cette transmission.

Dans la perspective synchronistique, une telle perception peut être envisagée non comme la réception d’un signal inconnu, mais comme l’actualisation psychique d’une forme qui se manifeste également dans le monde physique.

Le problème ne relève donc plus exclusivement de la physiologie de la perception. Il concerne l’existence d’un ordre commun entre la psyché et les événements.

La distinction est fondamentale.

Si les phénomènes psychiques et physiques possèdent un fondement commun, leurs correspondances n’impliquent pas nécessairement une communication entre deux domaines préalablement séparés.

Elles pourraient exprimer une unité plus originaire.

C’est cette possibilité que l’hypothèse de l’inconscient neutre permet d’approfondir.

La vision de Swedenborg : peut-on percevoir un événement à distance ?

Jung reprend notamment le célèbre récit concernant Emanuel Swedenborg, savant et mystique suédois du XVIIIe siècle.

En 1759, alors qu’il séjourne à Göteborg, Swedenborg perçoit un incendie survenu à Stockholm, à plusieurs centaines de kilomètres.

Selon les témoignages historiques, il décrit le sinistre avant d’en avoir reçu confirmation par les moyens habituels de communication.

Le cas avait déjà retenu l’attention d’Emmanuel Kant, qui l’aborde dans Les Rêves d’un visionnaire expliqués par les rêves de la métaphysique.

Son intérêt est immédiatement perceptible : comment un événement extérieur pourrait-il être présent à la conscience d’un individu situé à une telle distance ?

Une explication fondée sur une transmission ordinaire supposerait l’existence d’un moyen de communication entre l’incendie et Swedenborg.

Mais la théorie synchronistique conduit à formuler autrement la question.

Le contenu de la vision et l’événement physique pourraient être envisagés comme deux manifestations d’une même forme sous-jacente.

La relation ne dépendrait donc pas de la distance qui sépare les phénomènes, puisque leur unité serait fondée à un niveau antérieur à leur différenciation spatiale.

Cette interprétation constitue l’intérêt philosophique du cas de Swedenborg.

Elle ouvre une réflexion décisive sur les rapports entre perception, conscience et espace.

Les expériences de mort imminente : une perception fondée sur l’inconscient neutre ?

Les expériences de mort imminente (EMI) constituent un autre domaine dans lequel le problème psychophysique peut être examiné.

De nombreux témoignages décrivent une transformation profonde de la conscience, notamment du sentiment corporel, de la perception de l’espace et du vécu du temps.

Certains sujets relatent des expériences de décorporation, des visions ou des perceptions qu’ils situent dans des circonstances où les voies sensorielles ordinaires étaient fortement altérées.

Ces expériences posent une question qui rejoint directement la réflexion de Jung sur la synchronicité : la conscience est-elle entièrement limitée aux conditions sensorielles qui organisent notre expérience habituelle ?

Dans mes travaux sur les expériences de mort imminente et les états modifiés de conscience, notamment dans Thanatose – L’expérience interdite, j’ai développé cette interrogation à partir de l’hypothèse d’un inconscient objectif neutre.

L’une des difficultés de notre représentation habituelle est qu’elle suppose une séparation entre un sujet percevant et un objet extérieur.

Or cette distinction pourrait être seconde.

Si les phénomènes psychiques et physiques procèdent d’un même fondement, une perception pourrait, selon cette hypothèse, relever d’une relation entre formes plutôt que d’une transmission sensorielle ordinaire.

La réduction de certaines fonctions de la conscience corporelle pourrait alors modifier les conditions d’accès aux processus inconscients les plus profonds.

L’expérience d’atemporalité rapportée lors de certaines EMI acquiert, dans cette perspective, une signification particulière.

Elle invite à rechercher si les transformations du temps vécu peuvent être mises en relation avec un mode de fonctionnement psychique qui ne serait pas entièrement structuré par la succession chronologique ordinaire.

Les EMI constituent ainsi un champ d’investigation important pour la compréhension des relations entre conscience, corps et temporalité. C’est l’objet de la formation sur les EMI selon Jung.

Jung et Wolfgang Pauli : l’inconscient neutre et l’unité psychophysique du réel

Le dialogue entre Carl Gustav Jung et Wolfgang Pauli constitue l’un des moments les plus remarquables de la rencontre entre psychologie analytique et physique théorique au XXe siècle.

Pauli, prix Nobel de physique en 1945, partage avec Jung une interrogation concernant les catégories fondamentales à partir desquelles nous décrivons le réel.

La séparation entre esprit et matière constitue-t-elle une propriété originaire du monde, ou résulte-t-elle des formes particulières de notre connaissance ?

Cette question engage le problème psychophysique dans toute son ampleur.

Si l’on considère le psychique et le physique comme deux domaines absolument distincts, leur relation devient difficile à concevoir autrement que sous la forme d’une interaction.

Mais si ces domaines procèdent d’un fondement commun, le problème se transforme : il ne s’agit plus seulement de comprendre comment ils interagissent, mais comment ils se différencient au sein d’une même réalité.

C’est cette seconde orientation qui conduit vers l’hypothèse de l’inconscient neutre.

Dans mes recherches, je développe l’idée selon laquelle la couche la plus profonde de l’inconscient ne peut être définie comme exclusivement psychique.

Elle possède une dimension psychoïde, qui précède la distinction entre les phénomènes de conscience et les événements matériels.

Les archétypes, envisagés comme formes intelligibles, constitueraient les principes d’organisation de cette réalité sous-jacente.

Cette approche rejoint la notion d’unus mundus, le monde un, à laquelle Jung accorde une importance particulière.

L’unité du réel ne serait pas ici le résultat d’une synthèse opérée par la conscience. Elle constituerait le fondement à partir duquel se différencient les manifestations psychiques et physiques.

La synchronicité apparaîtrait alors comme l’expression d’une relation fondée dans cette unité première.

L’inconscient neutre ne serait donc pas seulement un domaine ignoré de la conscience. Il désignerait le fondement psychophysique à partir duquel les formes s’actualisent dans le monde.

Cette problématique constitue le cœur de l’ouvrage collectif L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre – Physique quantique et psychologie des profondeurs selon W. Pauli et C.G. Jung, publié aux Éditions du Cénacle.

L’ouvrage examine les conséquences philosophiques de cette conception de l’inconscient et les possibilités qu’elle ouvre pour repenser les relations entre l’homme et le réel.

Synchronicité et atemporalité : les formes échappent-elles à la succession du temps ?

La question du temps constitue l’un des prolongements les plus importants de cette approche.

Dans notre expérience ordinaire, les événements se succèdent selon un ordre chronologique. Nous distinguons le passé, le présent et le futur, et nous comprenons généralement le devenir à partir de l’action de causes antérieures.

Mais les formes qui organiseraient les événements doivent-elles elles-mêmes être soumises à cette succession ?

L’hypothèse d’un ordre intelligible sous-jacent permet d’envisager que les relations entre les phénomènes ne dépendent pas exclusivement de leur position dans le temps.

Deux événements chronologiquement distincts pourraient participer à une même forme, sans que leur relation soit fondée sur une transmission causale.

C’est dans cette perspective que les phénomènes de précognition prennent une importance particulière.

La perception d’un événement futur ne conduirait pas nécessairement à imaginer un signal provenant de l’avenir.

Elle pourrait être envisagée comme une relation à une forme dont l’actualisation temporelle n’est pas encore accomplie.

Cette hypothèse permet de renouveler profondément la question de la temporalité.

Dans mon étude « Les marqueurs corporels de l’atemporalité comme signe de l’arrière-monde selon C. G. Jung et W. Pauli », publiée en 2016, j’ai abordé les relations entre les transformations de l’expérience corporelle, la temporalité et le problème de l’inconscient profond.

L’atemporalité ne désigne pas simplement une impression psychologique d’absence de durée.

Elle peut également être interrogée comme l’indice d’un ordre qui ne serait pas entièrement défini par les conditions temporelles de notre expérience ordinaire.

La question devient alors celle du rapport entre les formes et leur actualisation.

Si les formes organisent les événements, comment passent-elles de leur dimension intelligible à leur manifestation dans le temps ?

Et quelle place la conscience humaine occupe-t-elle dans ce processus ?

Le Logos et les formes : l’être humain peut-il participer à l’actualisation des événements ?

L’hypothèse d’un inconscient neutre constitué de formes intelligibles conduit à une question nouvelle.

Si les événements participent à une organisation qui précède leur manifestation temporelle, l’être humain peut-il intervenir dans cette organisation ?

Dans mes travaux, j’utilise la notion de formes pour désigner des structures de sens susceptibles de s’actualiser à travers les perceptions, les désirs, les décisions et les événements.

Ces formes ne doivent pas être assimilées à des représentations subjectives.

Elles constituent, dans l’hypothèse proposée, les principes intelligibles à partir desquels certaines configurations du réel deviennent possibles.

Le Logos désigne alors la trame de relations dans laquelle les formes participent à l’organisation des phénomènes.

La question de l’action humaine se pose dès lors d’une manière nouvelle.

Dans une conception exclusivement causale, le sujet intervient dans le monde à travers des actes qui produisent des effets.

Mais si les formes peuvent également organiser les événements selon des relations acausales, il devient possible d’interroger une autre dimension de l’activité humaine : sa participation à l’actualisation des formes.

Cette participation ne consiste pas simplement à vouloir qu’un événement se produise.

Elle suppose une relation entre les processus inconscients, l’activité de la conscience et les structures intelligibles qui rendent possible l’organisation des événements.

La synchronicité ouvre ainsi une réflexion qui dépasse la seule question de la perception.

Elle engage la possibilité de penser autrement le devenir lui-même.

Le Scriptorium du Temps : une fiction philosophique sur l’écriture du futur

C’est cette dernière interrogation qui constitue le point de départ de mon ouvrage Le Scriptorium du Temps : interagir avec le futur.

Située à Venise, cette fiction d’anticipation explore les conséquences d’une hypothèse selon laquelle le monde ne serait pas exclusivement organisé par l’enchaînement causal des événements, mais également par des formes intelligibles susceptibles de s’actualiser dans le temps.

La notion de Logos y occupe une place essentielle.

Elle permet d’envisager une trame sous-jacente dans laquelle les événements participent à des configurations qui dépassent leur manifestation particulière.

La question centrale devient celle de la participation de l’être humain à cette organisation.

Si les formes précèdent leur actualisation, dans quelle mesure la conscience peut-elle contribuer à leur réalisation ?

Le futur doit-il être compris seulement comme le résultat des causes passées, ou peut-il également intervenir comme horizon organisateur de l’activité présente ?

Cette seconde possibilité rejoint le problème de la causalité finale : une fin envisagée peut orienter le devenir, non seulement comme représentation consciente d’un objectif, mais, dans l’hypothèse explorée par la fiction, comme participation à une forme appelée à s’actualiser.

Le récit permet d’examiner les conséquences existentielles, sociales et philosophiques d’une telle conception.

Venise, ville où la mémoire, le désir et le temps semblent constamment se superposer, constitue le cadre de cette exploration.

Le Scriptorium du Temps prolonge ainsi la recherche engagée dans L’Arrière-monde, en déplaçant l’interrogation du fondement psychophysique vers les possibilités d’une participation humaine à l’actualisation des événements.

Là où L’Arrière-monde examine l’unité sous-jacente de la psyché et de la matière, Le Scriptorium du Temps explore la question de leur devenir à travers le Logos et les formes. Cette question est aussi au cœur du séminaire en ligne Synchronicité et interaction avec le futur.

Conclusion : la synchronicité et une nouvelle intelligibilité du réel

La théorie de la synchronicité conduit à reconsidérer l’un des présupposés fondamentaux de notre conception du monde : celui selon lequel les événements ne pourraient être reliés que par des relations causales.

À partir des travaux de Jung et de son dialogue avec Pauli, il devient possible d’examiner une autre hypothèse : celle d’un fondement psychophysique commun, organisé par des formes intelligibles.

Dans cette conception, les archétypes ne sont pas seulement des structures de la vie psychique. Envisagés dans leur dimension psychoïde et rapprochés des eidos, ils permettent de penser un ordre antérieur à la distinction entre esprit et matière.

La synchronicité désignerait certaines manifestations de cet ordre, lorsque des événements psychiques et physiques présentent une relation qui ne dépend pas de leur interaction causale.

L’hypothèse de l’inconscient neutre donne à cette réflexion sa portée ontologique.

Elle permet d’envisager une réalité qui ne serait ni exclusivement psychique ni exclusivement matérielle, mais constituerait le fondement commun de ces deux dimensions.

La question de l’atemporalité en constitue un prolongement essentiel. Si les formes ne sont pas intégralement soumises à la succession chronologique des événements, leur actualisation invite à repenser les rapports entre passé, présent et futur.

Enfin, la notion de Logos ouvre une interrogation sur l’activité de la conscience elle-même : dans quelle mesure l’être humain peut-il participer à l’organisation des formes qui structurent son devenir ?

Ces questions ne relèvent pas seulement d’une théorie des phénomènes exceptionnels. Elles engagent une conception de l’être humain, de l’inconscient et de ses relations avec le monde.

C’est cette recherche que je développe, sous des formes différentes, dans L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre et dans Le Scriptorium du Temps.


Pour approfondir ces recherches

L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre

Physique quantique et psychologie des profondeurs selon W. Pauli et C.G. Jung

Sous la direction de Bruno Traversi et Alexandre Mercier — Éditions du Cénacle, 2018.

Cet ouvrage collectif explore la question de l’unité psychophysique du réel à partir du dialogue entre Jung et Pauli. Il examine notamment les archétypes, leur dimension psychoïde et l’hypothèse d’un inconscient neutre, conçu comme fondement commun aux phénomènes psychiques et physiques.

Découvrir l’ouvrage

Le Scriptorium du Temps : interagir avec le futur

Bruno Traversi — Éditions Cénacle de France, 2026.

Une fiction d’anticipation située à Venise, qui explore le rapport entre la conscience, les formes intelligibles, le Logos et l’actualisation des événements. Une expérience de pensée littéraire sur le temps, le devenir et la participation humaine à l’écriture du futur.

Découvrir l’ouvrage

Se former

Bibliographie

  • Jung, C. G. (1952). « Synchronizität als ein Prinzip akausaler Zusammenhänge », dans Naturerklärung und Psyche.
  • Jung, C. G., Synchronicité et Paracelsica, Albin Michel.
  • Jung, C. G. et Pauli, W., Correspondance 1932-1958, Albin Michel.
  • Rhine, J. B. (1947). The Reach of the Mind.
  • Kant, E. (1766). Les Rêves d’un visionnaire expliqués par les rêves de la métaphysique.
  • Traversi, B. (2016). « Les marqueurs corporels de l’atemporalité comme signe de l’arrière-monde selon C. G. Jung et W. Pauli », Revue transdisciplinaire d’étude des pratiques psychosociales, vol. 9.
  • Traversi, B. et Mercier, A. (dir.), L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre – Physique quantique et psychologie des profondeurs selon W. Pauli et C.G. Jung, Éditions du Cénacle, 2018.
  • Traversi, B. (2026), Le Scriptorium du Temps : interagir avec le futur, Cénacle de France.

Bruno Traversi

Bruno Traversi, chercheur au LASRET et chercheur associé à l’Université de Lille, spécialiste de la psychologie de C.G. Jung. Auteur de livres et d’articles sur la psychologie de l’inconscient. Diplômé de l'Aikikai de Tokyo. Président de l'Institut de Psychologie Analytique et Thanatose.

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