Qu’est-ce que l’individuation selon Carl Gustav Jung ? Le processus d’individuation ne se réduit pas à la transformation psychologique d’un individu ni à l’intégration de ses différentes composantes inconscientes. Il conduit le sujet à renouer avec l’inconscient profond, dont la nature est psychoïde, c’est-à-dire psychophysique. Cet inconscient constitue le soubassement commun de l’esprit et de la matière, du moi et d’autrui, du sujet et du monde. Dans les recherches de Jung et Wolfgang Pauli, l’individuation ouvre ainsi la possibilité d’une autre modalité de perception et d’action, affranchie des limites ordinaires de l’espace et du temps. Cette dimension apparaît dans les expériences alchimiques et dans les récits de Swedenborg ou de Lu Tsou, étudiés dans mes recherches sur l’arrière-monde.
Bruno Traversi — chercheur au LASRET et chercheur associé à l’Université de Lille, spécialiste de la psychologie de C.G. Jung
Qu’est-ce que l’individuation selon Jung ?
L’individuation constitue l’un des concepts fondamentaux de la psychologie analytique de Carl Gustav Jung.
Elle désigne le cheminement par lequel le sujet transforme son rapport à l’inconscient et découvre progressivement la totalité dont il participe.
Mais cette totalité ne saurait être réduite à la seule personnalité individuelle.
Dans la psychologie jungienne, la conscience ordinaire s’organise autour du moi, centre de l’identité personnelle et de la volonté.
Le moi permet au sujet de se reconnaître comme distinct d’autrui et du monde environnant.
Cependant, il ne constitue pas le fondement ultime de son existence.
Il appartient à une totalité plus profonde que Jung désigne par le terme de Soi.
Le Soi est le principe organisateur de la psyché, mais sa dimension fondamentale ne se limite pas à l’intériorité individuelle.
Les recherches de Jung et de Wolfgang Pauli conduisent à reconnaître que l’inconscient profond possède une nature psychoïde, c’est-à-dire qu’il dépasse la distinction entre les phénomènes psychiques et physiques.
Il constitue un ordre originaire commun à l’esprit et à la matière.
Dans cette perspective, l’individuation est le processus par lequel le sujet se reconnecte à cette dimension profonde de l’inconscient et découvre son unité fondamentale avec autrui et avec le monde.
Ce cheminement transforme non seulement la personnalité, mais également les modalités de la perception et de l’action.
L’individuation engage ainsi une véritable transformation du rapport au réel.
Quelle est la différence entre le moi et le Soi ?
Le moi représente le centre de la conscience individuelle.
Il organise notre expérience ordinaire et maintient la distinction entre ce que nous considérons comme intérieur et ce qui nous apparaît comme extérieur.
Le Soi possède une nature différente.
Il constitue un principe de totalité qui englobe le moi tout en le dépassant.
On présente fréquemment cette totalité comme l’ensemble des composantes conscientes et inconscientes de la personnalité.
Cette définition est juste, mais incomplète.
Le Soi s’enracine dans l’inconscient collectif et, plus fondamentalement, dans sa dimension psychoïde.
Or cet inconscient profond n’est pas seulement psychique.
Il constitue le soubassement commun de la matière et de l’esprit, du moi et du non-moi.
Le Soi renvoie donc à une totalité objective qui dépasse les limites de l’individu.
Cette conception transforme profondément la signification de l’individuation.
Le sujet ne cherche pas simplement à mieux se connaître ni à développer une personnalité plus harmonieuse.
Il découvre progressivement sa participation à une réalité originaire dans laquelle les séparations habituelles entre lui-même, autrui et le monde ne possèdent plus le même caractère fondamental.
Quelles sont les étapes du processus d’individuation ?
Jung décrit l’individuation comme une succession de rencontres avec des figures de l’inconscient, qui se manifestent notamment dans les rêves et les visions.
La première étape consiste à prendre de la distance avec la persona, le masque social par lequel le moi s’adapte aux attentes extérieures.
Vient ensuite la confrontation avec l’Ombre, qui rassemble les aspects de soi que la conscience ignore ou refuse.
Le sujet rencontre ensuite l’anima ou l’animus, figure de l’autre sexe en soi, qui ouvre la relation avec l’inconscient collectif.
Le processus s’oriente enfin vers le Soi, dont les images sont notamment le mandala, la figure du vieux sage ou celle de l’enfant divin.
Ces étapes ne se succèdent pas de façon mécanique : elles décrivent les grandes orientations d’un cheminement propre à chacun.
L’inconscient psychoïde : le fondement de l’individuation
La notion d’inconscient psychoïde devient décisive dans les dernières élaborations théoriques de Jung.
Elle prend une importance particulière à travers sa collaboration avec Wolfgang Pauli, l’un des fondateurs de la physique quantique.
Les deux savants travaillent pendant plus de vingt-cinq ans autour du problème psychophysique.
Ce problème concerne la relation entre les phénomènes psychiques et les phénomènes physiques.
Comment comprendre leur appartenance à un même monde, alors que la pensée moderne tend à les séparer ?
À partir de leurs recherches respectives, Jung et Pauli élaborent la conception d’un inconscient neutre.
Cet inconscient ne peut être qualifié exclusivement de psychique ni exclusivement de physique.
Il constitue un arrière-plan objectif commun aux deux domaines.
Les archétypes, dans leur dimension psychoïde, appartiennent à cet ordre fondamental.
Ils ne sont pas seulement des images ou des représentations psychologiques.
Ils constituent des principes d’organisation qui peuvent se manifester dans les phénomènes psychiques aussi bien que dans les phénomènes physiques.
Dans L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre, ouvrage que j’ai dirigé avec Alexandre Mercier, je retrace les étapes de cette découverte à travers la correspondance entre Jung et Pauli.
Cette conception est essentielle pour comprendre la portée de l’individuation.
Si le Soi s’enracine dans l’inconscient psychophysique, le retour vers le Soi engage une reconnexion à l’ordre originaire dont procèdent le sujet et le monde.
L’individuation apparaît ainsi comme une transformation du rapport entre le moi et cette réalité fondamentale.
Pourquoi l’individuation permet-elle d’accéder au plan de l’âme ?
Dans l’expérience ordinaire, notre rapport au monde repose essentiellement sur les organes sensoriels, la perception corporelle et les catégories de l’espace et du temps.
Nous percevons les objets comme extérieurs à nous et nous agissons sur eux à partir de notre corps.
Mais la psychologie de Jung conduit à reconnaître une autre dimension de l’expérience.
Lorsque la conscience se détourne de ses objets habituels et que le moi cesse d’occuper la position centrale, des contenus appartenant aux couches profondes de l’inconscient peuvent se manifester.
Ces manifestations ne doivent pas être confondues avec les productions volontaires de l’imagination.
Elles relèvent de ce que Jung, à la suite des traditions alchimiques, désigne comme l’imaginatio vera, ou imagination vraie.
L’imagination vraie constitue une faculté par laquelle des contenus objectifs de l’inconscient se révèlent à la conscience.
Dans mes recherches, je distingue cette faculté de l’imaginaire, qui produit des représentations dépendant de l’histoire personnelle et de l’activité subjective du moi.
L’imagination vraie donne accès à une réalité qui possède son ordre propre.
Elle permet au sujet de percevoir ce qui appartient au plan profond de l’âme.
L’individuation conduit ainsi à une transformation de la perception : le sujet devient capable de faire l’expérience de ce qui demeure ordinairement inconscient.
Mais cette transformation ne concerne pas seulement la vision intérieure.
Elle peut également se manifester dans le monde sensible, par l’apparition de formes, d’êtres ou de phénomènes qui ne se laissent plus comprendre selon la séparation habituelle entre intérieur et extérieur.
C’est ici que l’individuation rejoint l’expérience alchimique.
Pourquoi l’individuation conduit-elle à des expériences alchimiques ?
L’alchimie occupe une place fondamentale dans les recherches de Jung parce qu’elle engage simultanément la transformation de l’adepte et celle de la matière.
Dans cette tradition, le travail intérieur ne demeure pas nécessairement séparé des phénomènes extérieurs.
La transformation de l’être humain peut s’accompagner de manifestations sensibles qui expriment son nouvel état.
Jung reconnaît dans cette pratique une anticipation de sa propre méthode analytique.
L’œuvre alchimique correspond à une transformation profonde de la relation entre le moi et l’inconscient.
Mais son intérêt dépasse la seule analogie symbolique.
Dans la perspective de l’inconscient psychoïde, les expériences alchimiques mettent en jeu un ordre qui précède la séparation entre la matière et l’esprit.
Elles peuvent ainsi se manifester simultanément comme transformations psychiques et comme phénomènes sensibles.
C’est pourquoi l’individuation peut conduire à des expériences que l’on peut qualifier d’alchimiques.
Elles dépassent les oppositions ordinaires entre le moi et le non-moi, entre le sujet et l’objet, entre les manifestations intérieures et extérieures.
Dans mes recherches, je désigne certaines de ces manifestations par la notion de chose neutre.
La chose neutre appartient à un domaine qui n’est ni exclusivement physique ni exclusivement psychique.
Elle constitue une manifestation sensible de l’arrière-monde.
L’expérience alchimique devient ainsi l’une des expressions de la reconnexion du sujet à l’inconscient psychophysique.
L’imagination vraie : voir et agir depuis le plan de l’âme
Dans la conception développée à partir de Jung, l’imagination vraie ne constitue pas une simple faculté de représentation mentale.
Elle permet au sujet de faire l’expérience de contenus autonomes de l’inconscient.
Cette faculté possède deux dimensions essentielles : la perception et l’action.
La première concerne l’apparition de formes et de réalités qui ne sont pas produites volontairement par le sujet.
La seconde concerne les transformations et les effets que ces manifestations peuvent entraîner dans le monde sensible.
Dans L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre, je distingue deux modalités de l’imagination agente.
La première est l’imagination conjointe, dans laquelle les images apparaissent dans le champ intérieur de l’expérience.
La seconde est l’imagination disjointe, dans laquelle les contenus se manifestent dans l’espace extérieur comme des choses neutres.
Cette distinction permet de comprendre comment l’expérience intérieure peut se prolonger dans une transformation du rapport au monde.
L’image ne se présente plus seulement à la conscience comme une représentation.
Elle devient une manifestation avec laquelle le sujet peut entrer en relation.
L’individuation apparaît alors comme le cheminement permettant de retrouver les facultés de perception et d’action propres au plan de l’âme.
Dans l’interprétation jungienne que je développe, ces facultés ne sont plus soumises aux seules limitations de la sensibilité corporelle ordinaire.
Elles engagent une relation à l’espace, au temps et à la causalité qui relève de la nature psychoïde de l’inconscient.
Swedenborg : l’expérience d’une perception au-delà de l’espace ordinaire
Le philosophe et théologien suédois Emmanuel Swedenborg (1688-1772) constitue un exemple particulièrement important pour comprendre cette transformation de la perception.
À partir du milieu de sa vie, Swedenborg rapporte de nombreuses expériences au cours desquelles il accède à un autre monde.
Il décrit des espaces, des paysages, des êtres spirituels et des relations qui possèdent, selon son témoignage, une réalité propre.
Ses récits ne se présentent pas comme de simples spéculations métaphysiques.
Swedenborg insiste sur leur dimension directement perceptive.
Il affirme voir, entendre et éprouver ce qui appartient au monde spirituel.
Dans Thanatose, j’étudie ses expériences en les rapprochant de celles qui caractérisent les expériences de mort imminente.
Leur intérêt réside notamment dans le fait que Swedenborg accède à ces perceptions sans se trouver nécessairement dans une situation de danger vital.
Ses expériences relèvent d’une transformation de son état de conscience et de sa relation au monde sensible.
Elles permettent d’interroger la possibilité d’une perception qui ne dépend plus exclusivement des organes sensoriels ordinaires.
Dans la perspective de Jung, cette transformation peut être comprise à partir de l’émergence d’une dimension profonde de l’inconscient.
Swedenborg représente ainsi une figure particulièrement éclairante de l’accès au plan de l’âme.
Il décrit une expérience dans laquelle les limites habituelles entre le monde intérieur et le monde extérieur sont dépassées.
Ses récits permettent également d’aborder la question des perceptions qui semblent s’affranchir des contraintes ordinaires de l’espace et du temps.
Dans mes recherches, ces expériences sont examinées dans le cadre de la conception jungienne de l’inconscient objectif neutre.
Lu Tsou et Le Mystère de la Fleur d’or : les expériences de confirmation
Un autre exemple essentiel apparaît dans Le Mystère de la Fleur d’or, texte d’alchimie chinoise transmis à Jung par Richard Wilhelm.
Ce texte est traditionnellement associé à Lu Tsou, ou Lü Dongbin.
Il décrit une pratique d’intériorisation et de transformation de l’être humain.
Cette pratique ne se limite pas à un exercice de méditation au sens courant.
Elle engage un processus de transformation du rapport entre la conscience, le corps et l’âme.
Au cours de ce cheminement, Lu Tsou décrit l’apparition de phénomènes particuliers.
Des paysages, des terrasses, des figures spirituelles et des lumières peuvent se manifester.
Certaines expériences s’accompagnent de perceptions auditives et de transformations corporelles.
Ces manifestations sont décrites comme des expériences de confirmation.
Elles témoignent, dans cette tradition, de l’évolution du travail intérieur.
Jung s’intéresse particulièrement à ces phénomènes dans son commentaire du Mystère de la Fleur d’or.
Il reconnaît dans ces expériences des manifestations de l’inconscient qui ne résultent pas simplement d’une imagination volontaire.
Dans L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre, j’étudie ces descriptions comme des exemples de l’imagination agente.
Leur intérêt tient au fait que la transformation intérieure se manifeste également dans le registre sensible.
L’expérience ne concerne plus seulement les représentations du sujet.
Elle engage le corps et l’espace dans lequel il se trouve.
Les phénomènes décrits par Lu Tsou illustrent ainsi le rapport entre l’ascèse intérieure, l’émergence des contenus inconscients et leur manifestation dans l’expérience.
Ils permettent de comprendre pourquoi Jung rapproche les pratiques traditionnelles d’intériorisation du processus d’individuation.
Les facultés psychophysiques et les limites de l’espace et du temps
La conception de l’inconscient psychoïde conduit à une conséquence fondamentale.
Si l’inconscient profond constitue un ordre antérieur à la séparation entre matière et esprit, il ne peut être entièrement décrit à partir des catégories qui organisent notre expérience ordinaire.
L’espace, le temps et la causalité appartiennent à la manière dont nous appréhendons habituellement les phénomènes.
Mais les manifestations de l’inconscient profond peuvent présenter des relations qui ne se laissent pas réduire à ces cadres.
C’est précisément ce qui conduit Jung et Pauli à élaborer la notion de synchronicité.
Cette dernière désigne un principe de relations acausales entre des phénomènes.
Elle suppose l’existence d’un ordre commun aux manifestations psychiques et physiques.
Dans cette perspective, certaines expériences peuvent présenter des caractéristiques qui dépassent les limitations ordinaires de la perception corporelle et de l’action volontaire.
C’est ce que mettent en question les récits de Swedenborg et de Lu Tsou.
La transformation de la conscience donne accès à des manifestations qui se présentent comme appartenant à un ordre de réalité distinct du monde sensible ordinaire.
Dans mes travaux, je considère ces expériences à partir de la nature psychoïde de l’inconscient et de la possibilité d’une perception directe du plan de l’âme.
L’individuation apparaît ainsi comme un processus au cours duquel peuvent émerger des facultés psychophysiques qui ne se limitent pas aux modalités habituelles de perception et d’action dans l’espace et le temps.
Cette proposition appartient à l’interprétation philosophique et psychologique développée dans mes recherches ; elle ne signifie pas que de telles facultés aient été établies comme des capacités générales et reproductibles chez toute personne engagée dans un processus d’individuation.
L’individuation et la synchronicité : l’unité du monde intérieur et du monde extérieur
Dans la conception de Jung et Pauli, la synchronicité repose sur la nature psychoïde des archétypes.
Ces derniers constituent des principes d’ordre qui peuvent se manifester dans les phénomènes psychiques et physiques.
Il ne s’agit donc pas simplement de rapprochements subjectifs établis entre des événements.
La synchronicité engage la question d’un ordre objectif antérieur à leur séparation.
Cette conception est directement liée à l’individuation.
En se reconnectant aux structures profondes de l’inconscient, le sujet découvre une réalité qui ne dépend pas uniquement de ses représentations personnelles.
Il peut ainsi faire l’expérience d’une relation nouvelle entre les manifestations intérieures et les phénomènes extérieurs.
La séparation entre le moi et le monde ne disparaît pas nécessairement de l’expérience ordinaire.
Mais elle cesse d’être considérée comme une distinction absolue.
L’individuation permet ainsi de retrouver la relation du sujet à une totalité originaire.
Cette totalité est celle de l’inconscient neutre.
Elle constitue le fondement commun de la vie psychique et du monde physique.
L’individuation chez Wolfgang Pauli : de la connaissance de soi à la connaissance du monde
L’expérience de Wolfgang Pauli illustre une autre conséquence fondamentale de l’individuation.
Lorsque le physicien entreprend une analyse avec Jung, il cherche d’abord à résoudre des difficultés personnelles.
Mais les rêves qui apparaissent au cours de ce travail le conduisent progressivement vers des questions qui concernent directement sa recherche scientifique.
Certaines images inconscientes prennent la forme de concepts physiques et mathématiques.
Pauli découvre que ces manifestations ne peuvent être comprises uniquement comme le reflet de ses préoccupations professionnelles.
Elles participent à la formation d’une conception nouvelle de la relation entre psyché et matière.
Dans L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre, j’analyse notamment un rêve dans lequel Pauli se trouve dans une église et inscrit au tableau une formule mathématique mettant en relation le champ psychique et le champ physique.
Une figure de maître apparaît ensuite, exprimant l’organisation d’une totalité.
Ce rêve associe la transformation intérieure du sujet à sa recherche d’une unité scientifique du monde.
Pour Pauli, la connaissance de cette unité ne procède pas de la seule spéculation intellectuelle.
Elle accompagne le processus d’individuation.
Cette expérience permet de comprendre pourquoi l’individuation possède une portée qui dépasse la psychothérapie.
Elle constitue également une voie de connaissance.
Le sujet découvre dans les profondeurs de l’inconscient des principes qui peuvent renouveler sa compréhension de la réalité.
L’individuation transforme-t-elle seulement le sujet ou également son rapport au monde ?
La réponse dépend de la conception que l’on adopte de l’inconscient.
Si l’inconscient est considéré comme exclusivement psychologique, l’individuation apparaît principalement comme une transformation intérieure.
Mais si l’inconscient profond possède une nature psychoïde, les conséquences sont tout autres.
Le sujet ne se reconnecte pas simplement à des contenus oubliés ou à des dimensions méconnues de sa personnalité.
Il retrouve une relation avec l’ordre originaire dont procèdent aussi bien sa vie psychique que le monde physique.
Cette reconnexion engage sa manière de percevoir, d’agir et de connaître.
Dans la tradition alchimique, cette transformation se manifeste à travers les relations entre l’adepte et la matière.
Dans les récits de Lu Tsou, elle s’exprime à travers des visions et des transformations corporelles.
Chez Swedenborg, elle prend la forme d’une exploration perceptive de l’autre monde.
Dans les rêves de Pauli, elle intervient dans l’élaboration d’une conception nouvelle de la connaissance scientifique.
Ces expériences appartiennent à des contextes historiques et culturels différents.
Mais elles permettent d’examiner une même question : comment la transformation du rapport du moi à l’inconscient peut-elle ouvrir l’accès à des modalités de perception et d’action qui dépassent celles de la conscience ordinaire ?
C’est cette question qui constitue, dans mes recherches, l’une des dimensions essentielles de l’individuation.
Questions fréquentes sur l’individuation selon Jung
Qu’est-ce que l’individuation selon Jung ?
L’individuation est le processus par lequel le sujet transforme son rapport au moi et à l’inconscient pour renouer avec le Soi, principe d’une totalité dont le fondement est psychoïde.
Quelles sont les étapes de l’individuation ?
Jung décrit plusieurs grandes étapes : la prise de distance avec la persona, la confrontation avec l’Ombre, la rencontre de l’anima ou de l’animus, puis l’orientation vers le Soi. Elles décrivent les orientations d’un cheminement propre à chacun.
Quel est le but de l’individuation ?
Elle conduit à la découverte de la totalité dont participe le sujet. Dans la conception de Jung et Pauli, cette totalité dépasse la seule personnalité individuelle et renvoie à l’unité originaire du psychique et du physique.
L’individuation permet-elle d’accéder au monde de l’âme ?
Dans l’interprétation développée à partir de Jung, l’individuation peut s’accompagner de manifestations de l’inconscient profond qui ouvrent au sujet une autre modalité de perception, notamment par l’imagination vraie.
Quel rapport existe-t-il entre individuation et alchimie ?
L’alchimie engage simultanément la transformation de l’adepte et celle de son rapport à la matière. Jung y reconnaît une anticipation du processus d’individuation et de ses manifestations psychophysiques.
Qu’est-ce que l’imagination vraie selon Jung ?
L’imaginatio vera est une faculté par laquelle des contenus objectifs de l’inconscient se manifestent à la conscience. Elle se distingue de l’imaginaire, qui produit des représentations dépendant de l’activité subjective.
Pourquoi Swedenborg est-il important pour comprendre l’individuation ?
Ses récits d’exploration du monde spirituel offrent un exemple de perception vécue comme indépendante des modalités sensorielles ordinaires, étudiée dans mes recherches sur l’inconscient objectif et les expériences de l’autre monde.
Quel rapport existe-t-il entre Lu Tsou et Jung ?
Jung a étudié Le Mystère de la Fleur d’or, texte traditionnellement associé à Lu Tsou, et y a reconnu des processus d’intériorisation et de transformation comparables à ceux de sa psychologie analytique.
L’individuation permet-elle de dépasser les limites de l’espace et du temps ?
Dans la conception psychoïde de l’inconscient, certaines manifestations peuvent être interprétées comme relevant d’un ordre qui ne dépend pas exclusivement des limitations ordinaires de l’espace, du temps et de la causalité. Jung aborde notamment ce problème à travers la synchronicité.
Pour approfondir : ouvrages et formations
Le livre
L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre
Physique quantique et psychologie des profondeurs selon W. Pauli et C. G. Jung · sous la direction de Bruno Traversi et Alexandre Mercier · Éditions du Cénacle de France. La genèse du concept d’inconscient neutre, le rôle de l’individuation dans les recherches de Pauli, l’imagination vraie et la chose neutre.
Le livre
Thanatose — L’expérience interdite
Bruno Traversi · préface du Dr Nicolas Drouet · Éditions du Cénacle de France. L’inconscient objectif et l’accès au monde de l’âme, à partir des expériences de mort imminente et des récits traditionnels d’exploration de l’autre monde, dont celui de Swedenborg.
Formation : Les fondements de la psychologie de C. G. Jung
Cette formation en ligne permet d’étudier les principaux concepts de la psychologie analytique : inconscient collectif, archétypes, Soi, individuation, rêves, imagination vraie, synchronicité et expériences de transformation psychique. Découvrir la formation Jung.
Conclusion : l’individuation comme reconnexion à l’inconscient psychophysique
L’individuation ne se réduit pas, dans la perspective de Jung, à une simple transformation de la personnalité.
Elle constitue un cheminement par lequel le sujet retrouve sa relation avec le Soi.
Mais ce Soi ne saurait être compris comme une totalité exclusivement individuelle.
Il s’enracine dans l’inconscient psychoïde, qui constitue le soubassement commun du psychique et du physique, du moi et d’autrui, du sujet et du monde.
L’individuation conduit ainsi à une reconnexion avec cet ordre originaire et peut ouvrir la conscience à des formes de perception et d’action propres au plan de l’âme.
C’est pourquoi elle peut s’accompagner d’expériences alchimiques, dans lesquelles les séparations habituelles entre esprit et matière, intérieur et extérieur, moi et non-moi sont dépassées.
Les récits de Swedenborg et de Lu Tsou permettent d’examiner cette dimension de l’expérience.
Ils décrivent des perceptions et des manifestations qui ne relèvent pas simplement de la construction volontaire d’images mentales.
Dans la lecture que je développe à partir de Jung et Pauli, ces phénomènes éclairent la nature de l’imagination vraie et de l’inconscient objectif neutre.
L’individuation apparaît dès lors non seulement comme une voie de connaissance de soi, mais également comme une voie de connaissance et d’expérience de l’arrière-monde.
Elle engage une transformation du rapport à la réalité elle-même.
Références bibliographiques
- C. G. Jung, Commentaire sur le Mystère de la Fleur d’or.
- C. G. Jung, Psychologie et alchimie.
- C. G. Jung, Aïon.
- C. G. Jung, Mysterium Coniunctionis.
- C. G. Jung et W. Pauli, Correspondance 1932-1958.
- Lu Tsou, Le Mystère de la Fleur d’or.
- E. Swedenborg, Le Ciel et l’Enfer.
- B. Traversi, « L’Inconscient neutre ou l’Arrière-monde selon Jung et Pauli », dans L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre, Éditions du Cénacle de France.
- B. Traversi, « Configurer un monde spirituel », dans L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre.
- B. Traversi, Thanatose — L’expérience interdite, Éditions du Cénacle de France.
